En cette semaine de la Passion, il est de rigueur dans certaines paroisses le Vendredi Saint, d’effectuer et de méditer le Chemin de Croix entrecoupé des tercets de la séquence :« Stabat Mater Dolorosa». Cette séquence remarquable par sa profondeur nous fait regarder Marie comme une femme, une mère qui souffre et nous la fait paraître bien plus proche de notre propre humanité. Composée par l’un des plus grands poètes du XIIIès, Jacopone da Todi, elle est aussi remarquable par sa conception. L’auteur, souvent oublié, eut une vie aussi mouvementée par l’histoire de son temps qu’intéressante par sa conversion et son cheminement vers Dieu.

Un grand poète
Jacques de Benedetti dit : « Jacopone da Todi », franciscain italien de la province d’ Ombrie, est l’un des plus grands poètes du XIIIès. Né d’une grande famille, il fait de très hautes études de droit à Bologne, et en revient avec une jurisprudence en droit, qu’il va exercer dans sa région natale. Jeune, il aime les fêtes, la frivolité et un certain standing qu’il peut se permettre avec sa profession. Il épouse l’une des plus jolies filles de la région. Mais Dieu l’atteindra par cette dernière d’une façon insoupçonnée faisant rentrer ainsi la grâce en son âme. Lors de festivités, son épouse est en effet installée sur des gradins qui s’effondrent. Il la retrouve au milieu des décombres, et s’aperçoit que celle-ci porte un silice : dure révélation. Elle rend alors l’esprit dans ses bras. Troublé au plus profond de lui-même, il change radicalement de vie et erre tel un mendiant pieds nus et en loques pendant dix années. Sa famille, ses proches et connaissances, personne ne peut comprendre ce changement et il lui donnent le surnom de « Jacopone » « l’Insensé ». Effectivement il est l’Insensé de Dieu, tel Saint François qu’il prend en exemple.
Il se décide enfin à frapper à la porte du monastère des Franciscains. Ceux-ci, connaissant ses exploits, lui demandent de donner les raisons précises de cette décision. C’est par un poème qu’il écrit, dans lequel il expose ses raisons personnelles, que la porte s’ouvre. Désormais il n’est plus seul. Il se plonge dans les écrits de grands saints comme saint Bernard et Saint Bonaventure : deux grands saints mariaux par excellence. De plus, à son arrivée, cet ordre est en grand trouble : certains désirent rester fidèles à la règle et d’autres désirent l’assouplir. Il doit faire des choix.
il développe son talent de poète à écrire de nombreuses Laudes (une centaine !) écrites pour lui ou pour ses confrères franciscains dans lesquels il fait état de ses sentiments personnels.
L’histoire de l’Église est ébranlée à ce moment là aussi, puis qu’un pape abdique et qu’un autre est élu. Cela provoque une querelle avec une famille bien connue, puisque proche du Saint Siège, les Colonna contre le nouveau pape qu’ils estiment illégitime. Pour se défendre, ils font appel à Jacopone de juriste. Cela lui vaut l’excommunication et la prison. Du fin fond de son cachot il écrit de nombreuses Laudes adressées au pontife afin d’être libéré, sans succès.
Il passera ainsi six années confiné, six années à se rapprocher de Dieu et à le louer dans les profondeurs de sa cellule. Seul, vivant comme nous aujourd’hui le confinement, c’est vers Dieu qu’il se tourne et fait sans aucun doute ses plus beaux poèmes, ses plus belles prières, introspection de son âme. Ainsi nous laisse-t-il un exemple à suivre, un chemin à tracer pour notre vie spirituelle.
Libéré, il meurt trois ans plus tard au couvent franciscain de Collazzone, le 25 décembre 1306. Une procédure de béatification a été entamée au XIXès, qui n’a pas abouti.

Un leg inestimable : le Stabat Mater

La souffrance et la Foi sont étrangement mêlées. La vie de Jacopone en est l’exemple même. Il a su changer le courant poétique de son temps en faisant entrer une nouvelle forme de piété plus empathique et émotive, tournée plus vers l’humain que le divin, n’écartant en rien la Divinité du Christ. Le « Stabat Mater Dolorosa » est de ces séquences où la souffrance est reine, mais une reine de victoire toute donnée à Dieu. Cette contemplation de cette Mère des douleurs, nous pouvons la faire dans notre confinement, dans notre retraite, dans notre âme, à l’instar de Jacopone au fond de son cachot. Dieu est toujours présent et nous donne sa Mère, aide précieuse pour notre victoire, joie de l’éternité.

Relisons et méditons cette séquence avec Marie notre mère. Demandons à Marie qui défait les nœuds de savoir reconnaître, offrir nos souffrances en les joignant aux siennes, au pied de la Croix, pour obtenir la victoire au Ciel.

L. du Jonchay

Les deux premiers tercets font référence à la prophétie du vieillard Siméon à la Sainte Vierge lors de la présentation de l’Enfant Jésus au temple:
« Et toi-même, un glaive te transpercera l’âme. » (Luc, II, 35)
Les tercets suivant jusqu’au septième nous présentent une contemplation des souffrances de la Vierge et nous proposent d’accompagner cette Mère de tendresse, de douleurs.
Les tercets suivants sont une supplique à la Vierge pour nous unir à sa souffrance : « Ô Mère, source de tendresse… ».
Les deux derniers tercets sont une prière au Christ : « Ô Christ, à l’heure de partir… ».Les chrétiens que nous sommes demandent de participer et d’expérimenter ce que la Vierge Marie à vécu et enduré durant la Passion de notre Sauveur, en vue de la Victoire Finale : « La gloire du paradis », la Vie Éternelle.

Texte latin et sa traduction en Français
Stabat Mater dolorosa Elle se tint là, la mère endolorie
Juxta crucem lacrimosa Toute en larmes, auprès de la croix,
dum pendebat Filius. Alors que son Fils y était suspendu.

Cuius animam gementem, Son âme gémissante,
contristatam et dolentem, Désespérée et souffrante,
pertransivit gladius. Fut transpercée d’un glaive.

O quam tristis et afflicta Ô qu’elle fut triste et affligée
fuit illa benedicta La très sainte
Mater Unigeniti. Mère du Fils unique.

Quæ mœrebat et dolebat, Comme elle souffrit et fut endeuillée,
Pia Mater cum videbat La pieuse Mère quand elle assista à
Nati pœnas incliti. L’exécution de son illustre Fils.

Quis est homo qui non fleret, Quel homme sans verser de pleurs
Matrem Christi si videret Verrait la Mère du Christ
in tanto supplicio?
Endurer si grand supplice ?

Quis non posset contristari, Qui pourrait dans l’indifférence
Christi Matrem contemplari Contempler en cette souffrance
dolentem cum Filio?
La Mère auprès de son Fils ?

Pro peccatis suæ gentis Pour tous les péchés humains,
vidit Iesum in tormentis Elle vit Jésus dans la peine
et flagellis subditum.
Et sous les fouets meurtri.

Vidit suum dulcem natum Elle vit son Enfant bien-aimé
morientem desolatum, Mourant seul, abandonné,
dum emisit spiritum.
Et soudain rendre l’esprit.

Eia Mater, fons amoris, Ô Mère, source de tendresse,
me sentire vim doloris Fais-moi sentir l’intensité de ta douleur
fac, ut tecum lugeam.
Pour que je pleure avec toi.

Fac ut ardeat cor meum Fais que mon cœur brûle
in amando Christum Deum, De l’amour du Seigneur mon Dieu :
ut sibi complaceam.
Afin que je Lui plaise avec toi.

Sancta Mater, istud agas, Mère sainte, daigne imprimer
Crucifixi fige plagas Les plaies de Jésus crucifié
cordi meo valide.
En mon cœur très fortement.

Tui nati vulnerati, Pour moi, ton Fils voulut mourir,
tam dignati pro me pati, Aussi donne-moi de souffrir
pœnas mecum divide.
Une part de Ses tourments.

Fac me tecum pie flere, Donne-moi de pleurer en toute vérité,
Crucifixo condolere, Comme toi près du Crucifié,
donec ego vixero.
Tant que je vivrai !

Iuxta crucem tecum stare, Je désire auprès de la croix
et me tibi sociare Me tenir, debout avec toi,
in planctu desidero.
Dans ta plainte et ta souffrance.

Virgo virginum præclara, Vierge des vierges, resplendissante,
mihi iam non sis amara: Ne me laisse pas dans l’amertume,
fac me tecum plangere.
Fais que je pleure avec toi.

Fac ut portem Christi mortem, Du Christ fais-moi porter la mort,
passionis fac consortem, Revivre le douloureux sort
et plagas recolere.
Et les plaies, au fond de moi.

Fac me plagis vulnerari, Fais que Ses propres plaies me blessent,
fac me cruce inebriari, Que je sois enivré de la croix
et cruore Filii.
et du Sang versé par ton Fils.

Flammis ne urar succensus Afin que je ne tombe pas dans les flammes éternelles;
per te Virgo, sim defensus Ô Vierge, assure ma défense
in die judicii
au jour du jugement.

Christe, cum sit hinc exire, Ô Christ, à l’heure de mourir,
da per Matrem me venire Puisse ta Mère me conduire
ad palmam victoriae.
pour recevoir la palme des vainqueurs.

Quando corpus morietur, À l’heure où mon corps va mourir,
fac ut animæ donetur À mon âme, fais que soit donnée
Paradisi gloria.
La gloire du Paradis.

Amen ! In sempiterna sæcula. Amen. Amen ! Pour les siècles des siècles. Amen.

source iconographique: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Wilwisheim_StMartin_50-04.JPG

Pour aller plus loin :
Biographie
Frédéric Ozanam, Les Poètes franciscains en Italie au treizième siècle, Paris, 1852, p. 164-208
https://archive.org/details/lespotesfranci00ozanuoft/page/164/mode/2up/search/jacopone+
Quelques poèmes, prières du Bienheureux Jacopone da Todi

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