A l’occasion de la fête de sainte Anne, mère de la Vierge Marie, nous vous proposons d’entrer dans la contemplation du tableau de Georges de La Tour (1593-1652), intitulé « Le Nouveau -Né » (v.1648) , conservé au Musée des Beaux-arts de Rennes.
Au premier abord, ce magnifique tableau semble en effet représenter une scène de genre, domestique et familiale, comme on aime les représenter à l’époque, par exemple dans la peinture de Louis Le Nain. Mais une lecture plus attentive du tableau nous révèle qu’il s’agit bien d’une Nativité, inscrite elle-même dans une représentation trinitaire de sainte Anne, grand-mère de l’Enfant Jésus.

Sainte Anne trinitaire ou la trinité mariale
Sainte Anne n’est pas citée dans les Évangiles. Le nom de la mère de Marie, épouse de Joachim, apparaît dans les évangiles dits apocryphes, à partir du IIe s. après J.C. Or, le culte de sainte Anne n’ a été officiellement introduit qu’en 1481, par le pape Sixte IV, le pape qui se prononça également en faveur de l’Immaculée Conception. Cette dévotion, quoique tardive, fut très importante à l’époque médiévale, et, après un temps de déclin, retrouva au XVIIe s. sa popularité.C’est le pape Grégoire XIII qui fixa la date définitive de sa fête au 26 juillet pour toute la chrétienté.

Sainte Anne a souvent été représentée selon son lien maternel avec la Vierge Marie, soit en tant qu’éducatrice de la Vierge Marie, soit sous la forme dite « trinitaire », qui réunit trois générations : sainte Anne ( la grand-mère) , la Vierge Marie (la mère) et l’Enfant (Jésus), figuration qui met en relief la généalogie maternelle de Jésus. La forme dite trinitaire, des trois générations, repose sur un fondement théologique : une sorte de « prédestination » d’Anne dans la pensée de Dieu. Dès le XIIIe s, les représentations de sainte Anne trinitaire sont identifiées. Au fil des siècles, cette figuration va constituer un véritable thème iconographique. Ainsi, la trinité maternelle, charnelle et terrestre, fait écho à la Trinité théologique, paternelle et spirituelle.

«Le  Nouveau -Né » de Georges de La Tour (vers 1648)
 Le tableau de Georges de La Tour s’inscrit bel et bien dans ce thème iconographique trinitaire. Cette figuration est cependant originale: généralement, les représentations de sainte Anne trinitaire la montrent tenant sur ses genoux la Vierge à l’Enfant, formant comme le trône de cette Vierge à l’Enfant. Dans ce tableau, la grand-mère Anne est représentée de profil : elle bénit la naissance du Sauveur du monde, porté et présenté avec délicatesse par la Vierge Marie, qui Le contemple avec recueillement. Les regards convergent vers Celui qui est manifesté par la lumière d’une chandelle, cachée par le geste de bénédiction et de protection de la grand-mère. L’effet de lumière à la bougie confère à la représentation une intimité particulière. Le clair-obscur permet en effet de faire coexister ombre et lumière, et de créer cette atmosphère d’ intimité qui parle à l’âme, lui permet de se recueillir, tout en lui dévoilant le grand mystère de la Nativité.
Georges de La Tour reprend, en héritier spirituel du Caravage, cet effet de clair-obscur. Il emprunte également à ce peintre le fait de traiter les thèmes iconographiques religieux dans un simple quotidien, avec une sobriété de décor, comme de simples scènes de genre.

D’autre part, l’influence des peintres hollandais du XVIIè s. se retrouve également  dans sa peinture. En effet, Rembrandt avait déjà utilisé cette technique qui consiste à faire d’une bougie la source de lumière du tableau, créant une lumière artificielle. Dans la première version des Pèlerins d’Emmaüs (1628), conservée au Musée Jacquemart-André à Paris, le peintre représente le Christ dans un effet de contre- jour saisissant, de profil, visible entre ombre et lumière. Ce procédé de clair-obscur créé par une flamme de chandelle a été largement utilisé par les peintres hollandais, tels Gérard Dow (1613-1675), élève de Rembrandt, Godfried Schalken (1643-1706) qui a étudié dans l’atelier de Gérard Dow, ou d’autres.
Georges de la Tour s’approprie ainsi cette technique qui consiste à cacher la lumière de la chandelle par un personnage. Il l’utilisera dans plusieurs de ses tableaux, dits « nocturnes ».

L’Enfant Jésus
L’Enfant est solidement emmailloté, de façon réaliste, comme on le faisait à l’époque, coiffé de plusieurs bonnets. Cette représentation préfigure cependant la mort de Jésus, car l’Enfant est ligoté comme une momie. Il est fréquent de lier le mystère de la Nativité avec celui de la Passion du Christ. L’artiste tisse donc une série de signes qui nous invitent à la contemplation.
Dans cette représentation, tout est stylisé, et tout fait signe, sans forcer la révélation du mystère. Sainte Anne, levant la main, en signe de bénédiction et de protection, cache par ce geste la source de la lumière, qui est la chandelle. Cette lumière se projette ainsi sur Celui qui est la véritable lumière du monde. Il est celui qui incarne, au sens fort du terme, cette lumière. Le Christ est donc représenté dans cette Nativité avec ses ascendantes maternelles, dans cette trinité féminine qui forme, comme nous l’avons dit, une sorte de généalogie maternelle.

Une épiphanie prophétique
Le fait que le tableau ne comporte aucun élément narratif (aucun décor, un cadre spatio-temporel intemporel) ouvre sur une autre réalité : celle qui n’est pas soumise au temps. Il s’agit bien d’une ouverture du temps spirituel, d’une épiphanie du Christ Enfant : « Le » Nouveau-Né entre tous, enfante un monde nouveau. Cette épiphanie est prophétique, par la discrète annonce de la mort de ce nouveau-né qui a déjà les yeux fermés, et que sa mère contemple gravement, comme si elle acceptait déjà son futur destin.

Demandons à Sainte Anne, qui, en tant que mère de la Vierge Marie, est notre « grand-mère du ciel », de protéger nos liens familiaux. Marie qui défaites les nœuds , nous vous prions de dénouer avec votre mère sainte Anne ceux qui sont liés aux liens intergénérationnels : relations parents-enfants, petits-enfants et grands-parents, afin que les liens parfois fragiles de la famille puissent être préservés.

Isabelle Rolland

Pour en savoir plus :
Sur Georges de La Tour 

Sur sainte Anne

Quelques représentations de sainte Anne trinitaire en Bretagne

Source iconographique : https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_de_La_Tour#/media/Fichier:Georges_de_La_Tour_-_Newlyborn_infant_-_Mus%C3%A9e_des_Beaux-Arts_de_Rennes.jpg

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