À certains moments le temps semble s’arrêter. Le présent est si saturé de sens, si rassasié d’amour que le temps ne semble plus capable de le contenir. Alors l’instant devient éternité, débordant dans l’au-delà, déchirant le voile qui nous sépare du Ciel. La Visitation est l’un de ces moments surabondants où le cœur humain parait trop petit pour contenir cette joie infinie. L’art peut nous en révéler des fragments, nous donner un aperçu de cette rencontre entre Marie et Élisabeth. Giotto, comme nul autre, a saisi cet instant où tout est déjà contenu dans le regard entre ces deux femmes.

Immédiatement après l’Annonciation, Luc nous dit que Marie s’en alla en hâte chez sa cousine (Lc 1, 39). Elle se leva – en dirait aussitôt que l’ange était parti – pour se précipiter chez Élisabeth. On aurait pu s’attendre à une autre rencontre au-auparavant, par exemple, avec Joseph, son fiancé, pour lui dire ce qui lui est arrivée d’extraordinaire. Mais ce secret ne lui appartient pas. Il est à Dieu. Elle ne pouvait donc pas annoncer à Joseph – qu’elle aime pourtant tant – que le Saint des Saints avait fait sa demeure en elle et qu’elle était dès lors la nouvelle arche de l’alliance. Dieu enverra un ange à Joseph dans un songe – comme nous le dit Matthieu et non Luc cette fois-ci – pour le lui expliquer (Mt 1, 20). Mais Élisabeth comprend sans qu’on ne lui ait rien dit. L’enfant qui tressaillit en elle lui annonce l’arrivé du Sauveur, présent dans le corps de Marie. Remplie de l’Esprit Saint, elle est la première à saluer Jésus après Marie et la première à partager son secret.
L’instant dépeint dans la fresque de Giotto semble venir avant toute parole, mais après que tout, d’une certaine manière, ait déjà été dit. Élisabeth, qui porte les traits d’une femme d’un âge déjà avancée, s’incline devant la Vierge, veut peut-être s’agenouiller devant elle, mais y est empêché par Marie qui la soutient avec sa main. Élisabeth la regarde plein d’amour et de révérence. Qui est-elle « pour que la mère du Seigneur vienne jusqu’à elle » ? Et Marie, pleine de simplicité – car rien n’est aussi simple et humble comme la charité – lui permet de la contempler et d’adorer celui qu’elle porte dans ses entrailles. Elle a l’apparence et le regard d’une reine, non dans le sens qu’elle songerait à sa grandeur ou à son mérite, mais puisqu’elle rayonne de la gloire de Dieu, étant son tabernacle pour les prochains 9 mois. Pleinement ancrée en Dieu, elle ne suit d’autre loi que la volonté divine, n’étant pas affecté par le péché originel qui l’assujettirait aux passions et à l’esprit du temps – et cela serait en soi déjà suffisant pour en faire une reine
Et puisqu’elle est totalement enracinée dans le surnaturel, elle peut être pleinement présente aux autres comme nulle autre pareille. Elle parle couramment le langage de l’amour que nous n’apprenons qu’avec grande difficulté, en chancelant et bégayant. Ainsi son regard sur Élisabeth déborde d’amour et est plus expressif que beaucoup de mots ne le seraient. Un « cor ad cor loquitur «  se fait ici, non seulement entre les deux femmes, mais aussi entre leurs enfants. Car avant Élisabeth, Jean Baptiste perçoit déjà la présence de Jésus. Et cette rencontre le libère du péché originel, cette blessure profonde qui nous fait douter de l’amour de Dieu. Que c’est beau que celui qui annoncera la venue du Messie est aussi celui qui reconnaît son arrivé en premier, second seulement après Marie !
Puisque tout est contenue dans ce regard, le reste du cadre est dénudé pour ne pas défléchir l’attention du spectateur. Il n’y a pas de ville dans l’arrière-plan, pas de palais, mais seulement l’entrée d’une maison avec quelques femmes autour. L’une en premier plan à gauche et l’autre à droite regardent directement les deux cousines, mais semblent quelque peu distantes, probablement inconscients de ce qui est en train de se passer, en tout cas ne faisant pas partie de cet échange ; la troisième a ses yeux tournés vers la première qui porte un chiffon (ce sont probablement des servantes), songeant peut-être aux préparatifs nécessaires pour accueillir ce visiteur.
Mais retournons à Marie et Élisabeth : des mots dites pendant une telle rencontrer déborderaient de signification. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que celles d’Élisabeth résonnent comme un poème pendant que le cantique de Marie ne demande que d’être mis en musique, pour en faire une symphonie de tous les arts afin de refléter la gloire de Dieu. Pendant que Marie exalte le Seigneur, Élisabeth la bénie entre toutes les femmes. Magnificat anima mea, Dominum!
Mai 22nd, 2018 Marie Meaney

Source iconographique: https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Giotto_-_Scrovegni_-_-16-_-_Visitation.jpg

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