Les représentations de l’Annonciation sont très nombreuses et comportent de multiples variantes. Au-delà de la simple figuration de l’événement, elles présentent souvent la Vierge Marie selon la vertu propre que l’artiste souhaite exalter, ou l’un des passages de l’Evangile que l’artiste souhaite mettre en valeur : ainsi, si certains artistes insistent sur le trouble de Marie lors de la salutation de l’ange, d’autres exaltent sa profonde humilité par l’attitude du corps, etc. A certaines époques, on privilégie plutôt tel ou tel aspect du récit de l’Evangile, et telle ou telle attitude : la Vierge Marie peut être représentée, debout, assise, agenouillée, tenant en ses mains un livre ou croisant les mains sur son sein. Le cadre dans lequel se situe la scène est également plus ou moins symbolique.L’une des représentations de l’Annonciation, archaïque, figure la Vierge Marie en train de tisser. L’article présente cette figuration de la Vierge à la quenouille.

Le thème iconographique de la Vierge à la quenouille
Le thème iconographique de la Vierge fileuse à l’Annonciation est attesté depuis le IVès, et peut-être même avant. Il est caractéristique de l’Orient chrétien : art copte, byzantin et slave, et se perpétue dans l’art orthodoxe russe (mosaïques, icônes, etc.). En Occident, un autre modèle va s’imposer, qui prendra le pas sur cette représentation de la Vierge fileuse: une
Vierge contemplative, méditant sur la Bible. A partir du XIIIès, cette figuration de la Vierge de l’Annonciation tenant un livre s’imposera en Occident, même si celle d’une Vierge Marie impliquée dans les tâches quotidiennes se retrouve de temps à autre. Ainsi, à Chartres, dans le déambulatoire nord de la cathédrale, une sculpture du XVIès représente la Vierge Marie cousant, pendant l’Annonciation à Joseph. Quoiqu’il en soit, ces deux figurations de la Vierge Marie à l’Annonciation (Vierge filant et Vierge méditant la Bible), revêtent toute deux une dimension symbolique, à laquelle les théologiens vont donner un sens théologique. Mais d’où vient cette représentation de la Vierge fileuse ?

Les sources scripturaires et iconographiques de la figuration de la Vierge filant le pourpre du Temple.

Le récit de l’Evangile de st Luc rapporte que Marie reçoit la visite de l’ange Gabriel, qui, après l’avoir saluée, lui annonce qu’elle est l’objet d’une grâce particulière, puisqu’elle a été choisie pour être la mère du Christ. L’ange lui explique la façon dont cela se fera, puisque Marie est Vierge. Marie accepte cette demande et l’ange la quitte.
De nombreux ajouts ont été faits à ce texte, pour habiter les ‘creux’ de cet évangile, et en particulier dans les textes dits ‘apocryphes’ (non canoniques). C’est dans l’un d’entre eux, le Protévangile de Jacques (IIès ; XI, 1-3) mais également dans l’Evangile de Pseudo-Matthieu (IX, 1-2) que l’on évoque la figure de Marie tissant le voile de pourpre de Jérusalem séparant le sanctuaire du Saint des Saints. Dans ces textes, il est rapporté que Marie a été choisie par les grands-prêtres, avec d’autres filles de la maison de David. Marie ayant été choisie par tirage au sort pour cet office, il lui échut la pourpre et l’écarlate, signe d’élection. On la décrit vivant dans le temple, nourrie par les anges. C’est de cette source que s’inspire la représentation de la Vierge filant, lors de l’Annonciation.
Cependant, les spécialistes (et notamment Madame Aleksandra WASOWICZ) développent une hypothèse séduisante, selon laquelle cette représentation serait issue d’une tradition iconographique antique, et en particulier de l’art grec. Ce thème est en effet fréquent. Artémis, déesse de la chasse, mais également déesse de la vie, est qualifiée dans les Hymnes homériques de ‘Chryzelakatos’ ce qui signifie « à la quenouille d’or ». Plus tard, à l’époque ‘classique’ (Vè-IVès avant JC), les céramiques représentant la femme fileuse abondent, et représentent autant des scènes de la vie quotidienne que des attributs féminins, symbolisant les vertus liées à la domesticité : habileté manuelle, garde du foyer, etc. D’autre part, la statue d’Athéna, le Palladium, représente une Athéna tenant de la main droite une pique, symbole des vertus guerrières, et de la main gauche une quenouille. Enfin, dans l’imaginaire mythologique d la Grèce antique et romaine, les Moires (qui deviendront les Parques chez les Romains) filent la trame des jours des mortels. Lorsque la quenouille est vidée, l’existence des mortels cesse d’être tissée, et c’est la mort. Les Filles de la Nécessité, les Moires, chantent avec les Sirènes, en faisant tourner les fuseaux : Lachésis représente le passé, Clotho le présent et Atropos l’avenir ; elles règlent ensemble la vie de chaque être vivant à l’aide d’un fil que l’une file, que l’autre enroule, et que la troisième coupe.
Le thème de la Vierge fileuse à l’Annonciation a donc pu reprendre ce ‘topos’ de la femme filant et adapter cette tradition iconographique à l’univers chrétien.

La Vierge filant le voile du temple dans l’art occidental
Ce thème iconographique apparaît dans les mosaïques de la basilique de sainte Marie majeure à Rome : la Vierge Marie y est représentée comme une princesse romaine, debout, avec en mains le fuseau avec lequel elle tisse le voile de pourpre destiné au temple, dont elle est l’une des servantes. On retrouve cette figuration à Ravenne, mais également à Pavie (Bas-relief du Transept sud de l’église San Michele de Pavie) et à Pise, par exemple. Parfois c’est une servante qui tend la pelote ; d’autres fois, c’est la servante elle-même qui file.
Ces représentations ont pourtant une portée symbolique et théologique très riche.

Interprétation biblique et théologique de cette représentation
Après la mort de Jésus, il est dit dans les Evangiles (Mt. 27 :51 ; Mc 15 :38 et Luc 23 :45) que le voile du temple se déchira en deux.
St Paul va développer, dans l’épître aux Hébreux (Heb. 10,19-21), une interprétation à cette déchirure du voile :
« 19 Ainsi donc, frères, puisque nous avons, au moyen du sang de Jésus, une libre entrée dans le sanctuaire par la route nouvelle et vivante qu’il a inaugurée pour nous au travers du voile, c’est-à-dire, de sa chair, et puisque nous avons un souverain sacrificateur établi sur la maison de Dieu… »
Selon l’épître aux Hébreux (He 10, 20) le voile du Temple qui se déchire au moment de la crucifixion, est donc bien la chair du Christ, par laquelle les hommes ont accès au Père, le véritable Saint des Saints.
Si donc le voile du temple est assimilé à la chair du Christ, dès lors, la Vierge Marie, tissant le voile du Temple, est donc considérée comme celle qui tisse en son propre sein la chair du Christ. Nos retrouvons en arrière-fond l’antique image des Parques, filant la vie des êtres humains. C’est saint André de Crète, évêque, théologien prédicateur et poète du VIIè-VIIIès. qui va lui-même ‘filer’ cette métaphore de façon explicite, en assimilant la pourpre à la chair et au sang du Christ. En effet, à la fin de l’Ode 8 de son Grand Canon, chanté en Carême dans les églises de rite byzantin, il écrit :

En ton sang l’Emmanuel comme de pourpre fut vêtu,
Et c’est en toute vérité, ô Vierge immaculée,
Que nous honorons ta divine maternité.

Cette représentation de la Vierge Marie filant est donc très riche de sens et évoque une Vierge déjà entrée, par le oui de l’Annonciation, dans la grande aventure de la conception du Christ : la quenouille figure ainsi le symbole de la chair et du sang du Christ que la Vierge Marie tisse en son sein.

La perte du sens théologique : la quenouille, un accessoire anecdotique ou détourné.

Ces représentations de la Vierge de l’Annonciation filant, rares après le XIIès en Occident, , finissent par disparaître. Nous en trouvons cependant quelques exemples plus tardifs: on peut citer le tableau de Léonard de Vinci intitulé ‘La Madonne aux fuseaux’, au XVIès. ou l’estampe de Jacques Bellange (XVIIè), qui représentent tous deux une Vierge à l’Enfant. Le sens symbolique de la Vierge tissant en son sein la chair de l’Enfant s’est donc perdu, puisque l’Enfant est déjà né. La quenouille devient donc un simple accessoire du quotidien et n’est plus associé à la Vierge de l‘Annonciation. Cependant, l’intérêt de ces représentations plus tardives de la Vierge Marie filant est de la figurer livrée aux tâches quotidiennes.

En Marie qui défait les nœuds nous retrouvons la figure d’une Vierge Marie active, dénouant elle-même les nœuds que lui présentent les anges.
Vierge Marie, toi qui as tissé la chair et e sang du Christ en ton propre sein, délie de tes mains expertes les nœuds qui ont pu être tissés dans l’étoffe de nos vies. Merci à Marie qui défait les nœuds de son travail patient au cœur même de toutes nos vies.

I.Rolland

Pour en savoir plus :
Sur le récit de l’Annonciation
Dans l’évangile de st Luc :
Ds le Protévangile de Jacques :
dans la Légende dorée :
épître aux Hébreux

st André de Crète le Grand Canon du dimanche du pardon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *