Certains dissidents et martyrs durant le 3ème Reich -comme les étudiants de la « Rose Blanche » ou Stauffenberg et son cercle- sont connus à cause de leur combat courageux contre Hitler. Ils se sont engagés et ont payé cet engagement de leur vie. Franz Jägerstätter, issu d’un petit village dans les alpes tyroliens, est différent dans le sens où il n’a rien fait de grandiose ; il n’a pas essayé d’assassiner Hitler ou d’écrire des tracts contre lui. Sa vie était cachée comme le nouveau film de Terrence Malick le montre si justement. Son sacrifice semblait inutile aux autres villageois. Il n’allait pas inspirer d’autres à suivre son chemin, son choix allait rester peu connu et semblait futile pendant bien longtemps.

Cette vie cachée est maintenant connue par le grand public depuis que Malick lui a érigé un monument filmographique. Les vues magnifiques sur les montagnes tyroliennes, les fermes charmantes, les intérieurs de maisons qui auraient pu être peints par des artistes hollandais du 17ème siècle mènent à une expérience esthétique enivrante, mais qui quelquefois frôle le kitsch. Le mariage de Franziska (Fani) et Franz Jägerstätter (joué par August Diehl et Valerie Pachner) est construit sur un amour profond et est nourri par leur foi. Ils sont presque comme Adam et Ève, entourés de leurs trois belles filles, sauf que ce monde déchu demande un travail épuisant. Et le régime totalitaire va demander un prix sanglant pour avoir refusé de suivre son idole.

L’atmosphère semble d’autant plus authentiquement autrichienne que les acteurs germanophones parlent dans la version américaine avec un faible accent, en utilisant des expressions et construisant leurs phrases comme les allemands le font quand ils parlent l’anglais. Mais en fin de compte, ils ne parlent pas beaucoup, surtout pas Franz. Ce qui fait la force de ce film est aussi sa faiblesse. Est-ce que Malick est tellement pris par son idée du personnage qu’il ne veut pas que Franz défende sa position ? Est-ce que cela faisait partie de sa vie cachée de rester sans voix, puisqu’il a été considéré comme un traître pendant des années ?

Je pense qu’en fin de compte cela nuit à Jägerstätter et laisse le spectateur qui n’est pas éduqué dans la doctrine catholique perplexe devant le choix de cet homme. Car Jägerstätter était un homme bien formé dans sa foi qui pouvait défendre sa position. Il aurait pu expliquer que l’on n’a jamais le droit de participer au mal et que l’on doit faire ce qui est juste, quoiqu’il s’en suive. L’utilité ou la futilité de ce refus est en fin de compte insignifiant.

Jägerstätter avait commencé à lire la Bible tous les jours ainsi que d’autres livres religieux après son retour à la foi, après avoir épousé sa femme en 1936 ; il alla souvent à la messe en semaine. Il savait sûrement s’exprimer, car on lui offrit la situation de maire à St. Radegund en 1938 après l’ Anschluss. Il la refusa. Il avait d’ailleurs été le seul à voter contre l’annexion par l’Allemagne dans le village. C’est après sa formation militaire entre 1940 et 1941 qu’il décida de refuser son service militaire s’il était mobilisé. Le programme d’euthanasie des Nazis ainsi que la persécution de l’Eglise le renforça dans sa décision, ainsi qu’un songe qu’il eut en janvier 1938 : un train dans lequel beaucoup de personnes montaient, mais qui allait vers l’enfer –un thème repris également dans le film de Malick.

Dans le film, le prêtre est dépeint comme un homme peureux. En réalité, le curé de la paroisse de St. Radegund avait été arrêté le 10 juillet 1940 pour avoir prêché contre le nazisme. Andreas Schmollner, directeur du Franz und Franziska Jägerstätter Institut à Linz en Autriche souligne que 800 prêtres ont été arrêtés, envoyés en prison ou en camp de concentration, cependant que 1.100 furent sanctionnés d’une manière ou d’une autre – ce qui revient à 25% du clergé autrichien. Bien que l’évêque Josef Fliessner de Linz eût conseillé à Jägerstätter de devenir soldat, l’évêque précédent, Johannes Maria Gföllner, avait dit en 1933 que l’on ne pouvait pas être en même temps un bon Catholique et un vrai National-Socialiste. Les actions du clergé autrichien furent plus ou moins engagées, mais il serait faux de penser qu’il n’y eut que des prêtres peureux ou des idéologues.

Le diable a sa part à jouer dans le film : le maire de St. Radegund essaya de faire adopter à Jägerstätter un point de vue plus « raisonnable », semblerait-il, mais sans succès. De même le prêtre et l’avocat firent de même en prison, jusqu’au dernier moment. Malick donne l’impression que Jägerstätter aurait pu être un infirmier si seulement il l’avait voulu ; en réalité, il l’avait proposé lui-même, mais on le lui a refusé.

Ce film montre les conséquences de sa décision : non seulement que Jägerstätter fut torturé en prison, puis guillotiné, laissant sa femme s’occuper de la ferme elle-même (un travail épuisant). Dans son village, on lui cracha dessus et elle fut marginalisée. Même sa belle-mère lui en voulut et la rendit responsable de la décision de son fils. Mais le choix fut porté par les deux époux ; leur union était construite sur le roc du sacrement et pouvait ainsi résister aux tempêtes à venir. Jägerstätter devra faire face à la guillotine le 9 août, 1943 tout seul. Franziska vivra encore 70 années sans lui, mais aura la joie d’être présente à la béatification de son époux par le Pape Benoit XVI, en 2007. On peut se demander lequel des deux a vécu la vie la plus dure. Mais une chose est claire : il n’aurait pas pu le faire sans elle. Peut-être sera-t-elle également béatifiée et alors, comme les parents de St. Thérèse de Lisieux, ils pourraient être canonisés ensemble.

Marie Meaney, January 31, 2020

source iconographique: wikimedia Commons

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